Le dernier thriller de David Robert Mitchell se veut surréaliste, magique, audacieux. Mais entre monstres à têtes de hibou, conspirations fumeuses, et objectification constante des personnages féminins, l’intrigue reste d’une nullité stérile.

Under The Silver Lake est un film américain sorti en 2018, sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes. L’histoire se passe à Los Angeles, sublime cité du vice, du cinéma et des agressions sexuelles impunies. Notre héros national est Sam, joué par Andrew Garfield : Sam n’a pas de passion, pas de travail, plus une thune, et il est sur le point de se faire jeter de son très chouette appart’ dans un condominium avec piscine (dont on se demande, pour le coup, comment il a jamais eu les moyens de le louer. Cette question brûlante, tissant une toile d’araignée rageuse dans mon coeur, n’a jamais été élucidée par le film, à ma grande frustration. Mais je m’égare.)

Bref, un jour, Sam flashe sur sa voisine Sarah (Riley Keough), une nana en chapeau blanc extrêmement mal élevée qui met le son de la radio ultra-fort à la piscine, au grand dam des pauvres voisins qui n’avaient rien demandé à personne. Je ne sais trop comment élaborer sur sa personnalité, puisqu’elle apparaît dans le film très exactement trois minutes (dont une au moins est focalisée sur ses fesses). Dans tous les cas, après l’avoir copieusement espionnée à la jumelle et fumé un joint avec elle, Sam tombe fou amoureux, parce que bon, c’est Riley Keough.

lake_d_bis
L’art de paresser sexyment sur le canapé. (Quand moi je m’y mets ça rend pas pareil)

Hélas, misère, Sarah disparaît le lendemain sans laisser de traces ! Très frustré de n’avoir pu tremper son biscuit, Sam se lance à sa recherche en vrai beginner détective. You go boy ! S’ensuit une enquête parfaitement incompréhensible dans les hauts et bas fonds de Los Angeles. Au cours de son périple, Sam va se heurter à un gros complot chelou impliquant de riches Hollywoodiens, une confrérie secrète de SDFs, des bunkers cachés sous des supermarchés, un monstre à corps de femme et tête de hibou dessiné par un auteur de BDs fou, une agence louche d’escort-girls au demeurant très sympathiques, et des… ratons-laveurs morts qui tombent du ciel sans aucune raison.

Ou des furets. Ou des écureuils. Mes certitudes ne sont point stables, je l’admets. En tout cas, c’était petit, poilu, et mort.

Sinon, le spectateur chanceux pourra s’émerveiller sur des cartes secrètes cachées dans des boîtes de céréales, un tueur de chiens, une voisine d’âge mûr qui se balade les seins nus avec un perroquet, une danseuse qui se pavane avec des ballons accrochés au justaucorps, et un pianiste méchant qui rigole sur l’idéologie capitaliste ayant créé tous ces groupes de rock adulés par la jeunesse pour leur message révolutionnaire, mais tout ça n’était qu’une farce, voyons, mon ami, comment pouvais-tu être aussi naïf ? Horrifié par cette révélation, Sam le massacre à coups de guitare. Ah oui, parce que j’avais oublié de préciser que Sam est aussi un satané psycopathe.

Bref. C’est extrêmement mauvais.

1253080.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx_0
Terrible.

L’intention de David Robert Mitchell est claire : il cherche à réaliser un film délirant à la David Lynch, en accumulant les dialogues et mystères insensés. Le problème, c’est qu’un bon film délirant n’est pas à la portée de tout le monde, et Under the Silver Lake échoue terriblement dans sa mission. Under the Silver Lake est l’équivalent d’un shaker dans lequel le réalisateur aurait balancé tout une foule d’éléments disparates avant de secouer comme un fou furieux, en espérant que le résultat serait suffisamment esthétiquement impénétrable pour donner quelque chose d’intéressant. Mais ce n’est pas intéressant. C’est ennuyeux. Très ennuyeux.

Le film est beaucoup trop long (2h30, après une heure votre humble servante se coulait déjà de désespoir dans son fauteuil), l’intrigue est confuse, le complot qui conduit l’histoire est tout bonnement stupide, et aligner les plans bizarroïdes ne parvient jamais à donner à l’ensemble cette touche mystérieuse, tellement la classe de David Lynch. Pour une comédie surréaliste de qualité, allez plutôt voir Wrong (2012). C’est bien mieux. Dans Wrong, c’est un chien qui disparaît et son propriétaire, un mec moyennement intéressant ayant perdu son travail, qui se lance à sa recherche. Je me demande d’ailleurs si David Robert Mitchell n’a pas tenté de copier des éléments du film, et c’est ainsi qu’on s’est retrouvés avec un mec absolument pas intéressant ayant perdu son travail qui se lance à la recherche d’une meuf lambda dans un monde menacé par des tueurs de chiens. Cela expliquerait beaucoup de choses.

J’ai cependant adoré la critique du Monde où Jean-François Rauger fait une élogieuse analyse du film en pondant quelques phrases très jolies, du genre « Under the Silver Lake propose un monde flottant, et la métaphore aquatique contenue dans le titre induirait comme une identité singulière de la texture de Los Angeles. » Trop beau. Il ne faut jamais oublier que, pour tout film prétentieux, il y aura des analyses élogieuses (tout aussi prétentieuses) pour y déceler un sens profond, et que ces analyses seront parfois bien plus divertissantes que le film dont il est question.

le mâle blanc dérisoire

27aa71c_28113-sfmtqs.5t1os
Sam (Andrew Garfield) dans la pire panoplie d’investigateur au monde.

En 2018, nous avons sans doute tous déjà entendu parler de l’archétype du « mâle blanc hétéro ». Favorisé par une société moderne encore trop patriarcale, le MBH est partout. Il règne sur la finance, sur Hollywood, sur Silicon Valley, sur les plateaux de télé, et sur la majorité de la production culturelle occidentale : « le héros par défaut » est cet indécrottable individu de sexe masculin, bien blanc, rigidement attiré par les Riley Keough de ce monde. Les choses changent, bien sûr, hélas lentement. Mais au-delà de cet archétype, j’aimerais évoquer un autre phénomène qui lui est souvent associé, et que j’appellerais le « syndrome de Murakami ».

Haruki Murakami, jadis un de mes auteurs adorés, est un romancier japonais connu pour ses contes féériques, surréalistes et parfaitement hermétiques (bien, bien meilleurs qu’Under the Silver lake, ne vous y trompez pas !). Mais avec les années, et après avoir dévoré la majeure partie de ses romans, j’ai fini par me lasser. Ce n’est pas seulement que certains schémas se répètent : il est inévitable que des schémas se répètent dans l’oeuvre d’un écrivain, que ce soit Stephen King, Amélie Nothomb, ou le grand Milan Kundera. Le problème, c’est qu’il y a, chez Murakami, un schéma particulièrement chiant.

Le héros typique chez Murakami est un homme entre deux âges, tranquille, réservé, le crâne dégarni, menant une vie assez quelconque. Et – ça ne rate jamais – les femmes sont folles de lui. Il a des liaisons avec des femmes sophistiquées, élégantes, bien habillées, qui flirtent avec lui sans crainte et l’emmènent dans leur lit sans qu’il ait besoin de se faire chier à les draguer. C’est assez pratique. Et ça devient fatigant.

him and the girls
Sam et les filles

Under The Silver Lake souffre du même syndrome, à ceci près que que Sam est encore moins intéressant ou même touchant que les héros murakamiens. Sam ne s’intéresse à rien à part fumer de la weed et espionner sa voisine nudiste, et pratiquement toutes les femmes qu’il rencontre (toutes canons, bien sûr) ont très envie de le sauter. Sarah, la danseuse aux ballons, une tribu d’escort-girls, une copine déguisée en infirmière sexy pour on ne sait quelle raison, et même la voisine nudiste. Sérieusement, tout ce qu’il a à faire à la fin du film, c’est frapper à la porte de la voisine nudiste. Elle lui ouvre, lui lance un sourire lascif, et au plan suivant, ils se font des mamours au plumard.*

Ce sex-appeal surhumain est lassant, et je n’y crois pas une seconde. Andrew Garfield a une tête bien mimi, mais je doute qu’autant de femmes soient attirées par la fadasserie incarnée, surtout à Los Angeles où les artistes multicolores et hyperactifs imbus de leur personne doivent être la norme. Et puis Sam est bien plus que simplement fade : c’est un héros fondamentalement antipathique, un voyeur qui bafoue l’intimité de ses voisines en les espionnant depuis son balcon, un homme agressif à l’égo fragile qui règle ses conflits en tabassant des gens à de multiples reprises (des gamins qui lancent des oeufs sur sa voiture, un mauvais chanteur de rock dont il veut obtenir des informations, etc). On pourrait même dire que le film tout entier est une ode au harcèlement : il s’agit, après tout, d’un mec qui traque sa voisine avec qui il s’est entretenu exactement une fois parce que… elle est partie du jour au lendemain sans dire au revoir ? Devait-elle des adieux en règle à un parfait inconnu ? C’est risible.

l’oeil masculin se régale

Sans doute afin de pimenter le film et le draper d’une aura, ahem, « transgressive », le réalisateur a recours à la technique la plus vieille du monde, j’ai nommé l’objectification sexuelle des personnages féminins.

Le point de vue concupiscent de Sam règne sur Under the Silver lake. La caméra s’arrête complaisamment sur les fesses de Riley Keough, entre-aperçues à travers les jumelles de notre protagoniste. Elle nous offre une vue de premier choix sur les seins de sa voisine nudiste, qui jardine sur son balcon. Au cours d’un appel Skype, nous avons droit à un long plan sur la poitrine également dénudée d’une femme, assez blasée, debout dans un bunker (non, je ne vais pas expliquer pourquoi les bunkers, c’est nul.) Pourquoi est-elle nue ? Mystère et boules de gomme. Ah, et le monstre à tête de hibou et corps de femmes ? Oui oui, elle est à poil, aussi. Et bien roulée avec ça. Fichtre, comme c’est bizarre.

silver_a
… mais qui porte du mascara, de l’eye-liner et du rouge à lèvres à la piscine ? C’est ultra-pas-hygiénique, par le Christ

 

Le plus choquant est sans doute la scène qui se passe au lac éponyme : Sam rencontre une informatrice qui l’emmène au lac pour s’y baigner nus, « afin de déjouer les soupçons » et ne pas s’attirer les foudres des complotistes (bien sûr). L’idée brillante échoue, et leurs ennemis leur balancent des flèches à la figure. S’ensuit un plan dégueulasse où la femme, transpercée par une flèche, sombre lentement dans le lac, nue, enveloppée d’un nuage de sang… j’avoue, j’ai eu du mal. Vraiment. Parce que c’est un exemple classique d’érotisation de violence contre les femmes, de sexualisation des corps féminins abusés, tués.

Là est, je suppose, une des ironie suprêmes d’Under The Silver Lake : l’idée était de faire un film délirant, poétique, qui fasse fi de toute logique, qui éclate les limites. Mais le produit final n’est pas assez délirant, ni assez transgressif, pour éviter d’objectifier généreusement ses personnages féminins, matées et tripotées à loisir par le regard avide de notre héros. Mais pas de panique, ça ne les gêne pas : Sarah demande même à Sam, d’un air coquin, s’il s’est masturbé en la matant depuis sa fenêtre. Ça ne la dérange pas, le rassure-t-elle. Elle est bien gentille.

Par ailleurs, on remarquera aussi la glamourisation habituelle du métier d’escort-girl : Sam en appelle une parce qu’il espère en tirer des informations, ce qui ne l’empêche pas, bien sûr, de recourir à ses services par la même occasion. La jeune femme est agréable, séductrice, le trouve mignon comme tout (évidemment), et le remercie presque de lui donner l’occasion de travailler pour payer ses études. Aucune analyse des dynamiques de pouvoir sur lesquelles s’appuie l’industrie du sexe, aucune réflexion sur l’idée dérangeante qu’une femme soit obligée de vendre du sexe pour s’en sortir. Et Sam, de son côté, n’a strictement aucun problème à payer une femme en échange de sexe. Parce qu’il est gentil, après tout. Et que le vrai consentement, c’est pour les tapettes. Tout va bien dans le meilleur des mondes.

En bref : Under the Silver lake, c’est deux heures et demie d’une pseudo-comédie absurde barbante, joliment filmée, mais ultimement aseptique, et qui nous balance des ratons-lavons morts et des meufs canons en maillot de bain afin de conserver l’attention de la spectatrice blasée. Et la spectatrice n’a point apprécié.

 

* Jean-François Rauger du Monde décrit la scène comme « le personnage principal retrouvant une forme de réel dans le lit d’une voisine, femme mûre aimant la chair fraîche », une formulation qui saute aux yeux par son sexisme criant. On ne dit jamais « elle couche avec un homme mûr aimant la chair fraîche. » Parce qu’un cinquantenaire qui flashe sur une femme bien plus jeune que lui, c’est normal.