J’ai longtemps désiré être aimée.

Pas des hommes spécifiquement, mais des gens en général. Rien que de très ordinaire, et je sais que beaucoup connaissent le feeling. Un tempérament introverti et timide, une adolescence marquée par le bullying et l’isolement, ont sérieusement abîmé mes compétences sociales. Je n’avais pas ou peu d’amis et enviais les papillons sociaux rigolant à gorge déployée pendant la pause avec leurs groupes de potes dévoués. Ces papillons étaient souvent mes rares amis, d’ailleurs, puisque leur capacité (semble-t-il naturelle) à approcher les autres et se lier avec n’importe qui signifiait qu’ils pouvaient, sans efforts, se lier même avec moi. Dans tous les cas, je les admirais, j’admirais la popularité dont ils faisaient l’objet. A mes yeux, être aimé signifiait nécessairement être aimable. Etant peu aimée, je pensais donc n’être pas très aimable. Logique.

Mais suffit. Je ne tiens pas à verser dans le pathos. Je me porte très bien aujourd’hui. J’ai un cercle d’amis très précieux et socialement, je suis bien plus à l’aise qu’autrefois. Pourtant, cette angoisse d’adolescente ne m’a jamais totalement quittée : l’idée que pour valoir quelque chose je devais être populaire, être aimée.

Notre société actuelle ne fait pas grand-chose pour combattre cette idée. Les réseaux sociaux Facebook, Instagram et Twitter en sont même l’incarnation vivante : c’est à celui qui aura le plus de Likes, le plus de followers. C’est à celui qui charmera le plus de spectateurs avec ses photos du Grand Canyon ou des chatons sauvages qui font des bêtises dans le jardin. De même, le monde professionnel repose beaucoup sur le mode du réseau, les services rendus entre amis, « moi je connais un type dans cette entreprise X, tu veux que je passe un coup de fil ? » Le monde est construit pour les extravertis. Ce n’est pas nouveau. Etre populaire, être aimé, c’est le pouvoir. D’où la floraison sans précédent de conseils en ligne et coachings divers sensés nous aider à développer notre charisme et obtenir, en dix étapes, l’approbation de la majorité. Une chose est sûre : la demande est forte.

Mais.

Il y a cette nana au travail. C’est la seule collègue qui me sort véritablement par les yeux – et pourtant, les connards, je vous prie de croire que ça ne manque pas dans la Gastronomie. Mais celle-ci est une connasse hors catégories. Malpolie, grossière, gueulant à tout le va, méchante (« tu pues »), méprisante… marche ou crève, c’est sa devise, et si ta personnalité est plus faible, plus tendre, elle ne te fera pas de cadeau. Elle domine systématiquement les conversations, ne laisse pas les autres s’exprimer et parle exclusivement d’elle-même. Tout pour plaire, en bref.

Et sans ironie, il faut croire que ça plaît, car c’est certainement la meuf la plus appréciée au travail. Tout le monde (ou presque) semble l’adorer, la trouver trop marrante. A son anniversaire, elle a eu droit à une fête avec confettis, gâteaux et bouteille de Jägermeister – personne d’autre n’avait reçu un tel honneur à ma connaissance.

Comme quoi, on peut être aimé des autres tout en étant objectivement quelqu’un d’assez déplaisant. L’Amour des autres signifie au fond bien peu de choses.

Cela rejoint mon propos dans Plaire aux hommes n’est pas une vertu. En séduction comme ailleurs, il existe une myriade de raisons qui font qu’une personne soit attirante en dépit d’une personnalité rebutante. Peut-être est-elle narcissique et douée pour charmer superficiellement les gens. Les hommes abusifs sont souvent des piliers de leur communauté, ce qui conduit malheureusement ladite communauté à les défendre corps et âmes et blâmer les victimes quand elles se manifestent (« mais il est tellement gentil ! Il adore les animaux ! »).

Personne n’est infaillible. Peut-être que Richard est fréquemment vulgaire et égoïste, mais que ses amis restent avec lui par habitude, par sentiment de loyauté imprécis, parce qu’« il a un bon fond, sisi, j’te jure ». Nous pouvons nous tromper sur le compte d’une personne, voire lui créer une personnalité de toutes pièces, lui attribuer des « qualités cachées » qui n’ont jamais existé. Nous pouvons rester bloqués dans des relations toxiques des années sous prétexte que « mais elle me fait tellement rire et puis on se comprend si bien. » Nous pouvons traîner avec quelqu’un et le complimenter sur tel ou tel truc sans véritablement l’apprécier ou penser ce que nous disons : peut-être que nous faisons cela parce qu’il est membre du même groupe d’amis, peut-être que nous avons l’impression que nous devrions nouer une relation en raison d’intérêts communs ou parce qu’il affiche un trait de caractère que nous affirmons admirer. Qu’en sais-je ?

Personne n’est infaillible, alors pourquoi se focaliser sur l’opinion des autres, leur approbation et leur amour pour nous, comme si cela signifiait quoi que ce soit quant à notre valeur ou la beauté de notre âme ? Les gens peuvent parfaitement aimer des connards, des enfoirés. Peut-être parce qu’ils sont eux-mêmes des connards, des enfoirés. Après tout, on ne fait pas passer un entretien d’embauche à nos rencontres pour déterminer leur degré de bonté, de créativité, de générosité (quoique…). Nous nous attachons à une personne parce que nos personnalités correspondent, parce que le courant passe bien, même si le pourquoi de la chose n’est pas toujours clair. Il n’y a aucune gloire à avoir des amis ou plaire à quelqu’un. C’est une question de pièces de puzzle qui se rencontrent par hasard et qui s’emboîtent. Cela ne veut pas dire que vous êtes fondamentalement quelqu’un d’attachant.

Et inversement, ne pas être dans le spotlight, ne pas avoir beaucoup d’amis (quoi que « beaucoup » puisse bien signifier) ne veut pas dire que vous êtes fondamentalement quelqu’un d’horrible.

L’amour c’est beau. Nos relations proches, la joie d’une connection sincère, nous apportent indéniablement beaucoup de bonheur (et leurs lots de soucis). Mais ça s’arrête là. L’estime d’autrui ne fonctionne pas comme un critère pour mesurer notre beauté intérieure.

C’est un petit rappel à l’ordre tout simple, mais potentiellement très puissant. Ne soyez pas triste parce que vous n’êtes pas number one au bureau ou que la copine de votre coloc ne vous aime pas. Ne poursuivez pas l’amour des autres en pensant qu’il faut être aimé pour être quelqu’un de bien. Cela ne veut rien dire.

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Little old granny doesn’t give no shit.