En janvier 2014, la journaliste Alli Reed publia chez Cracked les résultats d’une expérience sociale des plus sérieuses, menée sur une période significative (une semaine ou deux, à tout casser) et basée sur une pléthore d’échantillons représentatifs (à savoir, les 500 messages et quelques envoyés par autant de cons superficiels sur OkCupid).

De quoi s’agissait-il exactement ? Alli Reed avait décidé de tenter une expérience sociale inédite : concevoir le dating profile d’une femme tellement horrible, méchante, stupide, et ignorante des règles de la grammaire et l’orthographe conventionnelles qu’il ferait fuir le premier homme venu jusqu’en Sibérie, chialant d’épuisement et de chagrin sur le sort de l’Humanité, grelottant dans la neige glacée sous des vents arctiques et putain, c’était vraiment une drôle d’idée, fait froid quand même, on rentre ?

Le catch, bien entendu, est qu’Alli Reed avait utilisé les photos de sa bonne pote Rae, journaliste, actrice, animatrice radio et accessoirement mannequin à ses heures perdues (oui, je sais, qu’est-ce qu’on a fait de notre vie nous autres…)

Les résultats furent choquants – ou pas, selon le cynisme personnel de chacun. La dame fictive reçut plus de 150 messages en 24h, pour un total de 500 à la fin de l’expérience. Son âme dégueulasse n’avait aucunement refroidi les hommes en quête d’Amour qui hantent OkCupid, même lorsque Alli tenta de les repousser par le biais de SMS ingénieusement réfléchis :

ouiii
“je mérite un prix Nobel parce que je suis tellement douée pour faire croire aux autres que je suis enceinte, on me donne tout ce que je veux, surtout ceux qui croient que c’est eux le père, lolilol mdr XPTDR 3J43′”çàé)fIFRZBGI3”

Ma foi.

Il y a mille façons pour les femmes de réagir à la nouvelle. On peut choisir de rire, pleurer, renoncer aux Hommes et se retirer dans un monastère pour apprendre à maîtriser sa télékinésie, ou hausser les épaules avec un petit sourire insupportable en affirmant « mais évidemment que son profil allait avoir autant de succès, pfff les résultats de cette étude je les avais vu venir, bah oui le physique c’est plus important pour les mecs que la personnalité, vous vous croyez où au pays des bisounours ? » … et ainsi de suite.

Pour ma part, je pense que cette expérience constitue un rappel salutaire pour les femmes. Si une connasse matérialiste et superficielle qui trucide Molière à chaque phrase et kiffe « donner des coups de pied dans les gobelets des SDF pour que toutes les pièces tombent par terre lolilol » est capable de recevoir autant d’attention masculine… il n’y a aucune raison particulière de se sentir flattée de l’attention masculine.

Cela paraîtra sans doute évident à certaines, dont Madame Cynique mentionnée plus haut. Pourtant, je pense que cette simple vérité reste difficile à assimiler pour les femmes (même féministes) tout simplement parce que notre valeur intrinsèque reste intimement liée au degré d’attention masculine dont nous sommes l’objet.

qu’est-ce qui cloche chez moi ?

C’est un vieux discours que nous avons toutes entendu à un moment ou à un autre, discours qui se décline sur une multitude de variantes mais dont le principe reste le même : « aie un peu confiance en toi, et tu verras, et les hommes suivront. » Si tu n’attires pas les mecs, c’est parce que tu as des problèmes d’estime de toi, des angoisses que tu n’as pas réglées, ta vie n’est pas assez épanouissante, tu es trop timide, tu ne sors pas assez, tu n’as pas trouvé ta voie, « il faut s’aimer soi-même afin de pouvoir aimer les autres », etc. Et si tu mets la main à la pâte, que tu travailles sur ton assurance et ta posture, prends des cours d’impro ou des formations pour parler en public, et j’en passe, nécessairement les hommes remarqueront ta démarche assurée (mais pas trop conquérante), ta voix pleine d’entrain (mais pas trop forte et qui n’interrompt pas trop), ton sourire radieux et ton rire franc (mais qui reste subtil et élégant.)

Il en résulte, suivant ce raisonnement, que si tu attires les mecs, c’est clairement la preuve que tu possèdes une âme charmante, courageuse et créative, lumineuse et positive. Et inversement, si tu n’en attires pas… tu es vraiment de la merde, ma fille.

Etre attirante aux yeux des hommes devient donc un critère qui permet de mesurer nos progrès personnels

Il est profondément dérangeant que le degré d’attention masculine dont nous sommes l’objet soit aussi étroitement associé à notre essence. Ne pas avoir un franc succès auprès des hommes ne peut être la conséquence d’un physique ingrat qui serait la faute à pas de chance, ou même… un simple état de fait neutre ; cela signifie que nous sommes émotionnellement, intrinsèquement défaillantes. Pris pour argent comptant, cet état d’esprit ne peut qu’assurer et renforcer notre dépendance affective aux hommes.

la négation hypocrite des standards de beauté

Dans I Feel Pretty and the Rise of Beauty-Standard Denialism, la journaliste du New York Times Amanda Hess analyse la montée en puissance du discours « c’est la beauté intérieure qui compte », à une époque où, paradoxalement, la pression que subissent les femmes pour réguler leur apparence n’a jamais été aussi démentielle. Ainsi, dans le film I feel Pretty avec Amy Schumer, une femme est convaincue d’être devenue méga-bonne suite à une lésion cérébrale. Elle entreprend de conquérir son petit monde, obtenant une promotion, les louanges de ses pairs, et le pénis du beau mec de son travail, celui qui autrefois l’ignorait complètement (bien sûr). « Le film suggère », écrit Amanda Hess, « que la seule chose qui limite vraiment les femmes au physique banal est précisément leur croyance que leur physique banal les limite. Cette attitude impose aux femmes d’améliorer leur estime d’elles-mêmes plutôt que critiquer des standards de beauté extrêmes. »

Hess montre également comment cette idée, en plus d’être récupérée par le capitalisme (la fameuse campagne Real Beauty de Dove) rejoint certains discours féministes :

Dans une culture de plus en plus visuelle, nous sommes tous les porte-paroles de notre propre marque. Les médias sociaux exercent une pression toujours plus forte sur l’apparence, mais également sur l’expression de principes politiquement corrects, à travers par exemple la promotion de concepts comme la body positivity, l’acceptation de soi et « l’élargissement » des idéaux de beauté pour inclure des corps plus divers.

J’ai le souvenir d’un Tumblr post qui m’avait fait une forte impression : l’autrice incitait ses lectrices à ne pas perdre espoir si leur physique n’était pas aux normes. Car y a des hommes bien, et dans le fonds, on peut être parfaitement attirante si on « s’assume » un peu :

Une lectrice, que j’appellerai Tarte, a longtemps complexé sur son physique, qu’elle jugeait ingrat, et était du genre à dissimuler son corps et à se la jouer bonhomme parce qu’il lui était évident qu’elle n’avait pas sa place parmi les “filles filles”. Jusqu’au jour où elle pécho le plus beau mec de la classe, sous le nez des mignonnes. Quelque temps plus tard, elle se met à porter “des robes, des décolletés et du maquillage”. En gros, elle comprend que la féminité n’est pas réservée aux meuf sous contrat avec Elite. Et elle ramasse. Je la cite : “je reste persuadée que quand tu es un peu moche, petite, grosse ou ce que tu veux, dès l’instant où tu assumes, ça plait.”

Ce qui semble très positif au premier abord, mais… le fait de « s’assumer » est ici clairement associé au fait de porter les attributs de la féminité. Quel est le rapport ? Et qu’en est-il des femmes qui ne souhaitent pas porter de décolletés, de talons et de maquillages ? Paraîtront-elles aussi séduisantes et réussiront-elles autant à « ramasser » si elles refusent de se maquiller, laissent pousser leurs poils, et portent de gros vêtements moches et insipides ?

Probablement pas. Peu importe à quel point elles sont sûres d’elles, créatives, curieuses et drôles, elles ne risquent pas d’être jugées très favorablement par leurs pairs, ou considérées comme des femmes fatales.

Il y a une hypocrisie insidieuse derrière le mouvement qui nous pousse à investir toujours plus dans l’amélioration de nos âmes : il ne faut quand même pas oublier d’être bonne, ou au minimum, faire un effort *. Prends des cours de yoga, voyage, vois un psy, développe tes passions enfouies… mais n’oublie pas la mini-jupe et les talons, faut pas non plus déconner. Ou, comme il est de bon ton de le dire aujourd’hui, trouve ton style, les vêtements qui flattent ta silhouette, la coiffure qui met en valeur ton visage… et que tout ça reste un peu sexy quand même. Parce qu’il reste nettement plus facile d’attirer les hommes avec son essence sublime quand on est un peu sexy.

peut-être qu’il s’ennuyait et voulait passer le temps

Outre le fait que ce discours hypocrite fragilise l’estime de soi des femmes en les poussant à obséder toujours plus sur leur perfection extérieure et intérieure, il ne repose sur aucune logique véritable.

Le fait est qu’un homme peut être attiré par nous pour de multiples raisons qui n’ont pas grand-chose à voir avec notre personnalité. Cela peut être parce que notre apparence est aux normes, que nous correspondons à l’idéal de la partenaire qu’il est sensé avoir dans son milieu social, qu’il se fait chier et veut passer le temps, qu’il a pas envie de baiser plus que ça mais bon, on est en soirée, je suis un mec, il faut que je baise sinon je suis un loser. (Ça marche aussi avec le fait d’être en couple.) Et ainsi de suite. **

Les hommes peuvent parfaitement être attirés par des femmes timides, hésitantes, dépendantes, instables, compliquées parce que ça flatte leur ego, ou juste parce que c’est comme ça.

Et qu’en est-il de ceux qui couchent ou se mettent en couple avec des femmes laides pour « s’entraîner », avec la ferme intention de les larguer dès qu’ils auront rencontré une femme qui leur plaît réellement ?

Enfin, n’oublions pas que de nombreux hommes, après tout, achètent aussi des sex dolls, et, comme l’a fait crûment remarquer Gail Dines, « si même une poupée peut « chopper de la bite », est-il bien sage pour les femmes de mesurer leur valeur sexuelle par le nombre de mecs qui seraient prêts à la leur mettre ? »

ne t’en fais pas

L’expérience d’Alli Reed est là pour rappeler ce qui devrait être évident : non, l’attention que nous porte les hommes ne signifie pas grand-chose quant à notre beauté intérieure. Plaire à un certain nombre de mecs ne signifie pas que nous sommes particulièrement sympathiques, créatives, intéressantes, ou épanouies. Peut-être que nous avons simplement gagné à la loterie génétique. Peut-être que c’est juste comme ça, c’est tout.

« Qu’est-ce qui déconne chez moi ? » Beaucoup de choses, sûrement, car tu es un être humain… mais ne pense pas que ne pas plaire aux mecs révèle une sorte de faille morale et spirituelle. Notre degré de charme est un très pauvre indicateur de quoi que ce soit, je le crains. Alors, je t’en prie, fais ce que tu as à faire, oublie le reste. Voire même, idée folle, ne fais rien du tout.

 

 

* La pression que subissent les femmes pour satisfaire les standards de beauté conventionnels est énorme, mais ce qui compte, au fonds, c’est l’effort en lui-même. Je me demande même si ce ne serait pas la meilleure définition de la féminité : l’effort, le travail, la souffrance. Il faut qu’une femme travaille pour faire bander les hommes, passe du temps sur son maquillage, ses poils, sa démarche, sa posture, s’applique à créer cette « meilleure (et sexy) version d’elle-même ». Si elle ne daigne faire aucun effort en ce sens parce qu’elle se sent très bien comme elle est, merci bien, il est douteux que son insouciance et son assurance soient louées par ses pairs.

** D’une manière générale, le fait que quelqu’un soit attiré par nous ne signifie rien par rapport à notre valeur en tant qu’être humain, ce qui est pour le moins ironique dans une société qui continue à valoriser et glorifier ceux qui arrivent à se caser.