10x rules

On a probablement tous déjà lu un article de ce genre.

Le ton est fiévreux, enthousiaste, sentencieux. L’auteur est à fond : il a un message à faire passer, de pauvres nuls à libérer de leur médiocrité. Sa prose sans compromis s’attaque aux losers et aux soumis. Tu veux savoir, nous demande-t-il, quelle est la vraie différence entre les gagnants et les perdants ? Les conquérants et les dominés ? Ceux qui changent le monde, et ceux qui passivement se morfondent ?

La vraie différence, bien sûr, tend à varier selon les auteurs. Souvent, il ne s’agit pas d’une différence mais d’une ribambelle, gracieusement expliquée par de jolis infographiques.

successful unsuccessful people
Par Dave Kepern, Fondateur et Président de Likable Local. (Le tableau est effectivement likable.)

Le message est clair, il claque : ne sois pas un médiocre. Ne sois pas un loser. Sois différent. Sois un des meilleurs. Abonne-toi à ma newsletter.

Les meilleurs, nous dit-on, connaissent leurs limites et sont désireux d’apprendre, là où les médiocres n’apprennent rien car ils sont convaincus de tout savoir. Les meilleurs acceptent et recherchent le changement, là où les médiocres le fuient. Les meilleurs ont une attitude positive, contrairement aux médiocres qui se plaignent tout le temps des impôts et du temps qu’il fait. Les meilleurs écoutent, les médiocres parlent ; les meilleurs souhaitent et encouragent la réussite des autres, les médiocres sont envieux et espèrent leur échec. Et ainsi de suite.

La plateforme de publication Medium est littéralement infestée de ce genre d’articles, mais le site est loin d’en avoir le monopole. La dichotomie (voire idéologie) gagnant/perdant est libéralement relayée par des magazines économiques, informatiques, par des journaux libéraux, ou encore – et surtout – par une flopée sans fin de blogs dédiés à l’amélioration stratosphérique du moi.

En soi, les comportements préconisés par cette idéologie n’ont rien de critiquable. Il est sûr que se risquer hors de sa zone de confort, soutenir les autres dans leurs projets ou être capable de se remettre en question sont des habitudes qui ne peuvent qu’être bénéfiques. Les qualités mises en avant sont souvent cliché et simplistes, certes – on parlera de pratiquer la « gratitude » ou d’avoir une attitude « positive », sans s’attarder sur les circonstances où laisser libre cours à ses émotions négatives serait plus sain – mais ce n’est pas très grave en soi.

Là où le bât blesse, c’est que ces traits de caractère, plutôt qu’être loués pour eux-mêmes, sont intrinsèquement associés au « succès » – ou plus précisément, au type de personne qui connaît le succès. Mais de quel succès parle-t-on ?

L’idéologie gagnant/perdant hante principalement les magazines économiques et les newsletters de bloggeurs bien intentionnés : elle s’adresse en général à un public jeune (mais pas que), tourné vers l’auto-entreprenariat. Ecrivains et graphistes freelance, créateurs de start-ups, cadres désirant un changement de carrière : c’est à eux qu’on parle, qu’on assène le Jugement dernier. Il faut qu’ils bougent de ce canapé, arrêtent de se plaindre, et mettent la main à la pâte. Le « succès » dont il est ici question renvoie à des objectifs économiques : avoir publié un magazine doté d’un public conséquent, diffusé un podcast qui marche, avoir monté une boîte qui dure plus de trois ans, et surtout, avoir révolutionné son secteur de quelque manière que ce soit. Steve Jobs était un visionnaire, ne le savez-vous pas.

Quand à Steve Jobs, justement, il est partout. Ceux qui nous instruisent sur le succès et l’échec aiment mettre en avant des modèles afin de décortiquer leur menu de petit-déj : généralement de florissants chefs d’entreprise. Steve Jobs est un peu la seconde venue du Christ ; Elon Musk est naturellement très apprécié. On parle d’Oprah, de Warren Buffet. On analyse leurs paroles, leurs conseils, tous les petits détails qui les différencient du commun des mortels. Que font-ils qui soit tellement différent ? Comment réfléchissent-ils ? Comment fonctionne leur cerveau ? Clairement, il doit y avoir quelque chose. Et bien sûr, quand on cherche, on finit par trouver. Ils travaillent dur. Ils savent bosser en équipe. Ils pratiquent la méditation pleine conscience. Ils s’entourent de gens géniaux.

Tout ceci est très intéressant. Mais – au-delà du fait que les modèles choisis ne sont peut-être pas si merveilleux que ça – est-il vraiment judicieux d’aller sonder ainsi leur essence, comme si elle recelait une clé unique vers la réussite ?

Un problème majeur de cette idéologie est qu’elle ramène le succès à une simple affaire  de personnalité. Celui qui a réussi a réussi parce qu’il est différent, plus intelligent, persévérant, doué pour le travail en équipe, qu’il sait apprendre de ses erreurs, etc. Mais cette théorie ne repose sur pas grand-chose. Après tout, Donald Trump est Président des Etats-Unis. Je ne pense pas que beaucoup se risqueraient à affirmer que Trump sait se remettre en question ou éprouve une infinie compassion pour autrui… Il semblerait que l’argent, le pouvoir et les peurs et préjudices de son électorat aient joué un rôle plus déterminant dans sa réussite que le fait de tenir un journal de gratitude.

Sommes-nous réellement sensés croire que tout artiste freelance ou chef d’entreprise qui a « réussi » (donc qui possède un business florissant, la notoriété, l’argent) ont toutes ces qualités vantées par Medium et Lifehack ? Dans la vie réelle, nous connaissons tous, directement ou indirectement, des patrons prospères qui sont également des connards finis; des gens qui n’ont jamais hésité à exploiter les autres pour arriver à leurs fins, et qui s’en portent très bien; ou des incompétents qui squattent sans soucis les plus hauts échelons de la hiérarchie. Et inversement, beaucoup de personnes talentueuses qui s’appliquent à vivre selon les meilleurs principes n’ont jamais gagné le jackpot. Ces jolies petites listes passent sous silence les centaines de milliers d’entrepreneurs, écrivains, graphistes qui accueillent le changement à bras ouverts, font de l’introspection régulière, essaient et chutent et recommencent encore et encore, et qui ne connaissent jamais un succès mirobolant.

C’est facile d’attribuer la fortune d’Elon Musk et Steve Jobs à ces petites habitudes positives qu’ils partagent généreusement avec les médias : mais combien sont restés dans l’ombre quand bien même ils les auraient suivies ? Nous ne le saurons probablement jamais, et pour cause : on ne perd pas de temps à interviewer les perdants. S’ils n’en sont pas au niveau de Musk, c’est qu’ils n’ont pas fait assez de nuits blanches, n’ont pas suffisamment complimenté leurs employés ou gribouillé dans leur journal d’introspection. Quoi qu’ils aient fait, ce n’était pas assez : n’ont-ils pas compris que la seule différence entre le succès et l’échec est la persévérance ?

Ou pas.

Ce qu’il y a de plus amusant, chez ces petits infographiques, c’est qu’ils prétendent expliquer la véritable différence entre le succès et l’échec tout en omettant totalement un des facteurs-clé. Réussir un business projet ou devenir célèbre, s’avère-t-il, tient moins de la personnalité et des efforts fournis que de la chance pure et simple. Une multitude de facteurs peuvent se mettre en travers de la gloire. Ainsi, les personnes aux noms de famille facilement prononçables sont plus appréciés d’autrui et plus susceptibles d’occuper de hauts postes, tandis que les femmes ayant des noms à consonance masculine seraient celles qui réussissent le mieux dans le droit. Les origines sociales, ethniques et géographiques comptent pour beaucoup. Les hommes blancs hétérosexuels nés dans un pays riche ont naturellement une longueur d’avance sur tout le monde ; mais même dans ce cas, la réussite n’est pas garantie. Souvent, c’est une question de se trouver au bon endroit au bon moment, d’avoir envoyé son pitch à l’éditrice le jour où elle échangeait son premier baiser avec la femme qui lui plaisait depuis deux mois, plutôt que celui où elle venait de se disputer avec son père. Ou, plus bêtement, un jour où le soleil coulait à flots plutôt que de se cacher derrière des nuages maussades. La réussite est dûe à tout une chaîne d’événements improbables, d’articles lus par hasard, de personnes rencontrées au bon moment.

En février 2018, une équipe de physicistes Italiens a publié la première étude quantifiant le rôle de la chance dans le succès professionnel, sur la base d’un modèle mathématique simulant l’évolution des carrières sur quarante ans. Et si le talent joue effectivement un rôle, il s’avère que les individus les plus talentueux sont rarement ceux qui réussissent le mieux : les gagnants sont plutôt ceux qui sont un peu plus talentueux que la moyenne, mais qui ont eu énormément de chance dans leur vie.

Admettre le rôle joué par la chance dans le succès ou l’échec n’a pas à être décourageant, bien au contraire. Cela signifie qu’il n’est pas nécessaire de se ruiner la santé, courbé sur le bureau, à introspectifier toujours plus fort toujours plus loin, tout en sacrifiant les amis, l’amour et l’eau fraîche. Accepter le rôle de la chance permet de relâcher la pression, de cesser de culpabiliser et de s’analyser à tout va, et d’être plus serein face aux imprévus de la vie ; puisque les événements sont largement hors de notre contrôle, inutile de calculer et fantasmer un avenir rebelle qui n’en fera de toute manière qu’à sa tête. L’idéologie gagnant/perdant, au contraire, part du principe que nous pouvons et devons contrôler notre vie, que la réussite est entièrement de notre fait, et que l’échec implique nécessairement une faille morale de notre part. Cela ne peut que nous causer du stress inutile.

Cette idéologie est d’autant plus sournoise qu’elle associe le succès dans un monde capitaliste à une âme d’exception : bonne, tolérante, généreuse, sociable, etc. Le succès d’untel dans l’entreprenariat implique qu’il possède toute une batterie de qualités hautement désirables qui font de lui un meilleur être humain. La réussite de son projet de business ne peut pas être simplement la réussite d’un projet de business : elle est la preuve de son exceptionnalité. Cette récupération assez effrontée du mouvement du self-improvement rabaisse tous ceux qui ne réussissent pas dans ce monde, soit qu’ils ne le souhaitent pas, soit que leurs projets n’ont pas abouti. Leur échec, ou absence de projets créatifs notables, ne peuvent être compris comme de simples concours de circonstances, ou un désintérêt tout à fait légitime. Ils deviennent une tache indélébile, le caillou qui coince dans leur psyché, la preuve de leur médiocrité. C’est puissant, comme mot, médiocrité. C’est douloureux de s’entendre dire qu’on est médiocre. Le « médiocre » est moins un être humain qu’une collection de traits jugés indésirables : peur du changement, pessimisme, jalousie, inaction, paresse, introversion, stupidité. Qui a envie de se retrouver dans ce camps ?

Dans la mesure où nous affichons probablement tous ces traits à un moment ou à un autre – au cas où il serait encore nécessaire de le rappeler, personne n’est parfait – même ceux qui ont objectivement connu le succès dans certains aspects de leur vie risquent de ne pas être à la hauteur. Personne ne peut réunir toutes ces qualités au quotidien. Les êtres humains étant complexes, celle qui se réjouit du prix gagné par sa pote Leïla au concours d’écriture sera sans doute la même qui jalousera la promotion du cousin Jean-Yves le jour d’après. Peut-être que ces huîtres au déjeuner n’étaient pas fraîches.

Les temps sont durs. Les impératifs de réussite n’ont jamais été aussi exigeants – ni l’état du marché du travail aussi catastrophique. Autrefois, il s’agissait d’étudier, trouver un travail, faire carrière. Aujourd’hui, face au manque de postes et un droit du travail incertain, un nouveau type de voie s’offre (ou s’impose) à nous : l’auto-entreprenariat. Les jeunes de l’avenir sont sensés être créatifs, futés, passionnés. Ils montent des blogs, des business, rentabilisent leurs passions, publient des newsletters et règnent sur les médias sociaux. Ils travaillent en freelance, bossent en pyjama devant leur écran et jouissent des merveilleux avantages d’une vie sans patron (et sans couverture sociale). Ils sont à fond dans leurs projets et y dédient le moindre de leurs efforts, tout en menant parallèlement une vie réglée et épanouissante : méditation, yoga, tenue d’un journal de gratitude et vie sociale riche mais soigneusement contrôlée, car nous sommes la moyenne des cinq personnes avec lesquelles nous passons le plus de temps et il faut éviter à tout prix les personnes toxiques (médiocres). Des fois qu’elles nous tirent vers le bas.

Nous vivons à une époque où Internet pullule littéralement d’articles dédiés à ce mot-clé qui en jette : productivité. Comment créer plus, toujours plus ? Comment faire face à l’envie terrible de passer la journée sur Netflix ? Comment se forcer à faire ce que nous ne voulons pas faire (et si nous ne voulons pas le faire, c’est apparemment la preuve qu’il faut le faire) ? Quel système complexe appliquer pour s’assurer que nos rêves soient réalisés à trente ans ? Les avis divergent, mais une chose est sûre : ils ne manquent pas. Et ils ne sont pas tendres. Parce que le monde est majoritairement composé de gens ordinaires à la pensée étriquée, et tu n’as pas envie d’en faire partie, n’est-ce pas, bébé ?

Cette idée selon laquelle les gens paresseux ou moyens dominent nos sociétés est étrange quand on y pense. Le burn-out est aujourd’hui une véritable épidémie – tellement répandue qu’elle affecte de plus en plus de jeunes, à savoir des personnes qui n’ont pourtant pas à se soucier des mômes, des congés maternité ou de l’hypothèque sur la maison. Très sincèrement ? Je ne pense pas que les gens aient besoin de discours sentencieux leur expliquant qu’il faut travailler plus, se dépenser plus, améliorer leurs âmes défaillantes et culpabiliser sur leurs défauts. Je ne pense pas que ce soit intelligent d’associer aussi étroitement projets et succès professionnels à ce qui relève de notre essence, notre personnalité, de telle sorte que notre carrière devienne une partie fondamentale de nous-mêmes et un signe de notre légitimité en tant qu’êtres humains. Le travail est le travail, il n’a pas à définir nos vies et ce serait peut-être bien de prendre un peu de distance.

C’est triste que des qualités à la base positives soient ainsi récupérées pour marquer la réussite et rabaisser autrui afin de mieux s’élever. Je serai un gagnant. Je ne serai pas un médiocre. Bien sûr que non. Il n’existe pas de gagnants ni de perdants. Il n’existe pas de médiocres. Les êtres humains ne sont pas des personnages statiques exhibant un ensemble d’attitudes pré-définies. Les êtres humains sont changeants, contradictoires, et totalement au-dessus de ces dichotomies juvéniles et simplistes. Ironiquement, quelqu’un qui réunit les traits positifs tant vantés par Likable n’ira sans doute pas diviser ses pairs entre gagnants et perdants.

 

 

 

 

 

 

View collection at Medium.com