La musique est géniale, le boum boum boum fait bien son boulot, s’insinue dans leurs corps les fait trembler comme il faut. Mais il y a les autres. Le pseudo-dentiste qui vient de finir son école de médecine et vient aborder Luxia sans fort se soucier d’être peu désiré. Une nana au demeurant pas méchante qui les bouscule, fait presque tomber leurs verres et leur précieux contenu doré. Des jambes sans pitié écrasant leurs petits pieds, les gens passent et repassent dans la foule, Luxia s’énerve, Pourquoi les gens ne restent pas à un seul endroit, ont-ils toujours besoin de passer repasser comme ça ?


« Je ne sais pas, chérie… »
Mais la musique est bonne. Tectonique, mon petit puzzle, tu décoiffes bien cette bande de joyeux drilles. Un peu trop sans doute. De chaque côté, à intervalles réguliers, se fait entendre ce cri puissant à toute tête scandé, ce cri honni des bas-fonds du vomi :

 

 

oureyes
Aaaaaallllllllleeeeeeeeezzzzzzz

 

 

Ça commence à devenir à peine fatiguant.
Papyrus va s’asseoir, tâche de maîtriser sa noble exaspération. Une ou deux personnes s’approchent, Tu vas bien ? Tu es fatiguée ? Un léger sourire aux lèvres, elle retrouve foi en l’humanité.
« Oui, un peu beaucoup, un peu beaucoup à la folie.
– Il faut prendre du gin-tonic », lui dit un mec.
Très solennel, moine zen. Tu dois trouver le Pokémon Vert Mordoré de La Butte aux Cailles et la Dernière Clef du Niveau des Vagues Enneigées et là tu atteindras le But de la Quête Ultime de l’Insaisissable Irraisonné, Jeune Padawan. Quelque chose dans le genre, mais avec un gin-tonic. Il le répète très sérieusement.
« Du gin-tonic, meuf. Pour l’énergie. »

 

 

papyto

Parce que la Quête Ultime est de danser défoncé, ici. Comment ai-je pu l’oublier.
Le Soleil commence à se lever, quelle générosité.
Papyrus et Luxia finissent devant la Seine, assises sur du métal rouillé. Il fait un froid de canard, Papyrus est glacée. Ma chérie, tu trembles ! Luxia lui donne son paréo, dans son sac enroulé. Quelle femme. C’est extraordinaire. A leurs côtés, un mec tremble tellement qu’il a enfoui ses bras dans son tee-shirt, se recroqueville sur lui-même comme une tortue hébétée.
« So cold, so fucking cold ! »
Papyrus et Luxia sont attendries, Papyrus lui fait un câlin. Autour d’eux, des gens sortent du bateau, se dirigent vers on ne sait où. La tortue crie After, after ! Where is the after ? Il tremble comme une feuille en léchant méthodiquement un morceau de bonbon orange. Quel grand enfant. Il explique qu’il a payé un type pour lui trouver une pilule, la meilleure des pilules s’il te plaît, et le mec est revenu dix minutes après, et la pilule il l’avait. La meilleure.
« Je suis défoncé, je vous jure.

– On te croit, le rassurent Papyrus et Luxia.
– After, after ! Vous allez où ? Vous connaissez un after ?
– Nous, on va au Quai Branly.
– Ah ! C’est bien comme boîte ? C’est où ?
– C’est génial, mais en fait c’est un musée.
– … et ils font un after ?
– Euh, non, mais y a des concerts de musiques du monde et tout, ça a l’air super cool… »
Il les observe l’air égaré, murmure That’s amazing et interpelle à nouveau un groupe qui s’approche :
« After ! After ! Do you know where’s the after ? »

 

Bon.

finalturtle

Un défilé de personnes s’asseoit à leurs côtés au doux refrain des After, collection d’âmes sympathiques et enchantées. Un homme se répand en louanges sur le Pérou, il est gentil, arbore un radieux sourire d’été. Papyrus et Luxia finissent par gaiement l’embarquer, lui et Monsieur Tortue grelottant tout glacé : Quai Branly, nous voici, nous amenons des amis. Le petit groupe s’infiltre dans le métro, remonte la Seine sous le timide éclat du soleil. La vie étant ce qu’elle est, ils se perdent en cours de route : Monsieur Tortue se lasse de chasser l’after et décide de rentrer dormir ; l’admirateur du Pérou s’est rappelé qu’il avait rendez-vous avec un ami. Echange de numéros, bises, adieux en folie. Papyrus et Luxia retrouvent la chaleur du musée, Branly infaillible et quelques âmes matinales de culture assoiffées. La rivière des mots se délie sous leurs pieds, il leur semble entendre au loin les basses vibrer. Mais non, ce n’est qu’illusion : les mots les emmènent tranquillement vers d’autres recoins du bâtiment, des mondes distants, Asie, Mongolie, et le sieur mystérieux qui fait sortir la Nature de sa gorge.

Comment est-on arrivées ici ?

Par la rivière des mots, c’est certain. Au-delà de ça, aucune idée.

Le sieur cesse de chanter, tous clignent des yeux comme s’ils venaient de se réveiller. Il leur explique sa magie, les entraînements vécus en Mongolie. Car la magie a un nom : c’est le chant diphonique. Si beau. Une si belle matinée. Chacun pose ses questions, leurs yeux brillent fascinés. Moi aussi, dit Luxia, moi aussi je veux essayer.

Elle essaie, mais son croassement n’est pas très concluant.

« On téléchargera les tutos sur Youtube, bébé. »

Elles se dirigent vers l’Amérique latine. La fatigue les taraude, c’est le prix de la nuit blanche. Ce qui suit est confus. Un autre sorcier manipule des instruments dont les sons évoquent à nouveau la nature, la brise, les aigles et les cascades. Doux Jésus, mais comment font-ils ? Un objet en particulier, un étrange vase sculpté, creux où l’eau ruisselle tandis que le sorcier le fait virevolter. Il émet du vent, un vent puissant. C’est magique. Comment ont-ils fabriqué ça ? Comment en ont-ils même eu l’idée ?

nature

Mais voilà que leurs corps reprennent leurs droits : le sommeil s’incruste et ne les lâche plus.

Il est dix heures, le Soleil est haut. Papyrus et Luxia se dirigent main dans la main vers la sortie. S’embrassent au métro après un câlin.

« Fais attention à toi, chouchou.
– Oui, toi aussi ! Dors bien ! »

Le métro. La gare. Le train. Maison chérie, bientôt mon lit. Est-ce que ça va ? Demande Maman à Papyrus, l’amant à Luxia. As-tu passé une bonne soirée ?

« On a fait une nuit blanche au Quai Branly.
– Ça a l’air super, chérie. »

 

Oui.

 

Ça l’était.

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