L’aube s’est levée, le ciel est rose et doré, les voitures filent sur le périphe laissent des traînées argentées. Paris s’éveille, se secoue, baîlle et se gratte le nez. Dans les plus sombres recoins d’un musée, au-delà de la rivière des mots, entre l’Afrique, l’Amérique et l’orientale Asie, un homme est en train de chanter.
Enfin… façon de parler.


Ce qu’il émet n’est pas une voix, pas des mots, pas de paroles lascives ou attristées, ah oui je t’aime bébé, ah l’Amour quelle belle Idée. Ce qu’il émet n’est pas humain. C’est un concert de sons de la campagne au petit matin, ce sont des instruments à vent en bois ancien, ce sont des grillons, des criquets, une grenouille-mère s’essayant à l’opéra, une flûte manipulée par une famille autour du feu de bois, des sifflements d’oiseaux s’ébattant en émoi. C’est une mosaïque de sonorités fantastiques dans leur diversité. C’est la Nature qui parle au travers d’une seule voix.

 

final

Il a les yeux fermés, pianote dans l’air à chaque changement de note, et la Nature ses champs le vent et le maïs résonnent du fond de sa poitrine, sa gorge et ses mâchoires ondulées.
Autour de lui, quelques personnes assises par terre qui le fixent d’un air éberlué. Regardent sa bouche, cherchant les sons comme s’ils voulaient les attrapper. Quelle est cette sorcellerie ?
On l’aurait brûlé au bûcher.
Parmi les spectateurs, Papyrus et Luxia sont en transe. Leurs yeux dévorant l’homme menacent de leur sauter des orbites. Elles le fixent sans un bruit, confusion et bouleversées. Et dans un bref éclair de lucidité, Papyrus regarde vraiment autour d’elle, les gens l’homme et le musée, Luxia à ses côtés. Et pour la première fois, se demande.
Comment en sommes-nous arrivées là ?
Que s’est-il passé ?

*
*   *

Tout avait commencé de manière saine et normale.
Leur cher musée, Monsieur Branly, fêtait son anniversaire. Dix ans, comme c’est jeune, fringant comme un poney. Pour célébrer l’occasion, un programme avait été mis en place : que d’activités ! Que de jolies choses ! Fans de Branly de longue date, Papyrus et Luxia s’y étaient rendues main dans la main, prêtes à se faire charmer par leur musée préféré. Elles écoutèrent une chanteuse marocaine et son groupe les bercer de leur musique entraînante, sans comprendre un traître mot des paroles. Autour d’elles les arbres étaient verts et des femmes dansaient. Elles s’en allèrent palper des répliques de figurines Inca dans le noir; bandèrent leurs yeux pour respirer des arômes divers allant du cumin, à la cannelle et au clou de girofle, en passant par la menthe poivrée.
Sur le toit, un agrégat de bougies reflétaient le ciel dans trente ans, cinquante ou cent. Le ciel bleu noircissait lentement et les étoiles naissantes commençaient à répondre aux petites flammes vacillantes d’en bas. A l’horizon, Paris préparait sa nuit et étalait ses toits.

 

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Cette soirée-là ne faisait que commencer : Branly, ce grand fou, projetait une nuit blanche. Papyrus et Luxia se dirent, excellent ! Restons, voyons des films et tournons dans les couloirs. Dimanche, nous écouterons des instruments exotiques puis ferons la sieste sur l’herbe tendre aux doux sons de l’électro.
Elles se promenaient donc sur la rivière des mots, se dirigeaient vers un film dont elles ignoraient le nom. Les mots sous leur pas jouaient à saute-mouton, virevoltaient et s’évasaient se brisaient, renaissaient de leurs cendres comme autant de petits phénix blancs. Chanson, Edifice, Monument.

 

finalriver

 

Luxia faillit tomber en sautant sur Concept, se rattrappa sur Longtemps et fila sur Olivier, Serpe et Contingent. Papyrus essaya d’écrire un roman. Encyclopédie, Enfant, Tectonique. Que faire avec tout cela ? Hé bien mettons que le savoir, mon enfant, ça vous décoiffe un peu le puzzle de la Terre.

 

second

« Le séisme fait un raz-de-marée, la péniche est menacée, et ça fait peur aux femmes enceintes ? Non, c’est débile…
– Papyrus, tu entends ça ? »
L’air s’est mis à vibrer, à tanguer. Boum. Boum. Boum. Des sifflements résonnent, au loin des voix étouffées. Extatiques. Allleeeeez !
 

twosecond

« C’est de la techno ? Mais les siestes électroniques c’est demain après-midi.
– Je ne sais pas, je crois qu’il y avait un autre concert ce soir !
– Mais ce n’était pas de l’autre côté ? »

third

Les lumières ont viré au bleu et au vert. Les mots s’amenuisent, ruissellent modestement comme passés à l’entonnoir. Il devient difficile de sauter dessus. Les voix, la musique se font plus fortes à chaque pas. Papyrus et Luxia échangent un regard.

concrete

« Mon Dieu… »
Les mots sont finis, le dernier phénix est parti.
La seule rivière qui leur fait face est la Seine, éblouie de mauve, doré et cannettes sales, bateaux à l’arrêt. Le pont d’Austerlitz illuminé. Le sol vibre sous leurs pieds, le DJ s’acharne sur ses platines, leurs oreilles sont pleines de cris et de hurlements bourrés.

Alllleeeeeezzz !

 Papyrus et Luxia restent immobiles quelques instants. On leur donne des coups de coude, des pieds sont écrasés. Luxia prend la main de Papyrus.
« Ma chérie, qu’est-ce qu’on fait ici ? »
 Alors là…
Elles sont au beau milieu de la piste de danse et derrière elles, des mecs sont en train de hurler. Allleeeezzz ! L’un d’eux s’approche. Il a un masque de dentiste sur le crâne, des lunettes de soleil dans la quasi-obscurité. Pas d’alcool dans son haleine, mais un air excité vachement suspect. Comme vos mâchoires remuent fort, mère-grand !
C’est pour mieux exploser mon chewing-gum, mon enfant.
« Ça va les filles ? Vous dansez pas ? C’est hyper cool ici ! »
Il blablate avec Luxia, essaie de lui toucher les cheveux deux ou trois fois. On dirait un gamin dans un corps de presqu’homme. Il vient d’avoir son école de médecine, il célèbre avec ses potes. Il est vachement content, la musique est géniale, qu’est-ce qu’on se marre ici !

Allllleeeeezzz ! 
« C’est ça, oui oui. »
Papyrus et Luxia le virent vite fait, quittent la salle et déambulent sur le pont frais. Evitent une bagarre à côté de la rambarde : une nana engueule un connard qui l’arrosait d’eau avec un pistolet. Il finit par se barrer en maugréant, l’insultant. Ah, la Concrète. Quelle atmosphère unique, ce régal inique.

Allllllleeeeez !
La musique est géniale, cependant. C’est vrai.
Papyrus et Luxia font la queue au bar, attendent une tasse de thé, débattent entre les chapeaux haut de forme et les boas rose bonbon.
« On fait quoi, Luxia ?
– Je ne sais pas, on danse ? »
La musique est vraiment bonne.
« Il est quelle heure, dis-moi ?
– Minuit pile, chérie…
– Bon, on reste jusqu’à ce que le métro rouvre ?
– Puis on retourne au Quai Branly ?
– On peut faire ça. Il y a quoi le matin ?

– Allllllleeeeez ! »
Luxia sort le plan de son sac, le feuillette d’une main manucurée.
« Des présentations musicales. Mongolie, Amérique latine, Afrique…
– Ça a l’air sympa.
– En effet.
– Bon. On fait ça alors. Et en attendant…
– On danse ?

– Allllllleeeeez ! »
On danse.