Le terme nu hanzi ( 女汉子),qu’on peut traduire par « femme masculine », a émergé au détour des années 2010 et plus particulièrement au cours de l’année 2013 pour désigner un nouveau modèle d’identité féminine, celui d’une femme forte, indépendante et coriace. Les femmes chinoises sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses à revendiquer le terme, qui est apparemment perçu de manière positive dans la société patriarcale chinoise.

L’idéal de la nu hanzi s’est construit à l’opposé d’un archétype bien plus déplaisant : celui de la « petite princesse ». Les « princesses » sont des filles uniques issues de familles de la classe moyenne urbaine, qui ont vu leurs revenus augmenter avec le passage de la Chine à une économie socialiste de marché et avec l’accélération de la croissance dès les années 1980 : donnant lieu à un stéréotype d’enfant gâtée, matérialiste et délicate, vivant dans sa bulle et obsédée par les talons et les sacs à main.

A l’inverse, la nu hanzi est une femme compétente, courageuse, forte aussi bien mentalement que physiquement : c’est une femme sans chichis, à qui on ne la fait pas, et qui tient les « princesses » en piètre estime. Elle est aussi bien d’origine urbaine que rurale : la journaliste Nina Huang note qu’il est très positif que des jeunes femmes éduquées n’hésitent pas à s’approprier un idéal qui les met sur pied d’égalité avec leurs consoeurs de la campagne, dépassant le traditionnel clivage ville/campagne et le mépris généralement accordé aux ruraux.

D’après une enquête réalisée par le Guangzhou Daily en mars 2015, 80% des femmes interviewées déclaraient vouloir devenir des nu hanzi.

S’il est bon signe que de nombreuses femmes cherchent à s’approprier un modèle de femme indépendante et courageuse, il est néanmoins préoccupant que le caractère positif de ce modèle tienne à sa « masculinité ». Si la nu hanzi est louée, c’est parce qu’elle agit « comme un homme ». Un article publié sur le site de la Fédération des Femmes de Chine (中华全国妇女联合会)* décrit la nu hanzi comme une « femme chinoise qui pense et agit comme un homme ». A croire que le courage, la force de caractère, la capacité d’auto-détermination et la volonté d’indépendance sont des qualités propres aux hommes… ce choix de vocabulaire perpétue finalement l’idée selon laquelle les femmes sont naturellement faibles et passives, des fleurs délicates et soumises : si elles se comportent autrement et affichent leur force de caractère, c’est qu’elles sont tout simplement « masculines » – et exceptionnelles. Cette formulation ne remet donc pas en question les stéréotypes de genre, alors même qu’elle désigne des femmes qui le font avec succès.

Qui plus est, le modèle s’est également construit sur la dégradation d’un autre : celui de la « petite princesse »… image profondément sexiste qui rassemble la plupart des stéréotypes négatifs associés aux femmes (matérialistes, superficielles, dépendantes de leur entourage et faisant des histoires à propos de tout). Revendiquer le statut de nu hanzi est aussi une manière d’afficher clairement qu’on est « pas comme ça » : pas une princesse, pas une idiote, pas une gamine à la voix perçante. Le fameux discours I’m not like other girls ( « Je ne suis pas comme les autres filles » ) qui consiste à rabaisser les autres femmes afin de ne pas y être associées. Mais le modèle même de la « princesse » est une caricature sexiste qui devrait être critiquée comme telle : une des conséquences de la popularité de la nu hanzi est finalement de valider cette caricature en renforçant une dichotomie artificielle entre les femmes, confirmant qu’il existe des femmes « bien » (car « masculines ») tandis que les autres, honteusement « féminines », peuvent être méprisées et insultées à loisir.

Or il n’y a pas, en soi, de femme « masculine » ou de femme « féminine ». Il n’y a que des femmes – chacune possédant sa personnalité singulière, complexe et changeante, composée de qualités et défauts divers dont certains sont vus à tort comme « masculins » et d’autres « féminins », alors qu’il s’agit à la base de traits neutres.

Mais les listes qui circulent sur Internet, et permettant de déterminer si une telle est oui ou non une nu hanzi, nous apprennent que les nu hanzi détestent le maquillage et les selfies, jouent aux jeux vidéos, jurent comme des charretiers, évitent les salons de beauté comme la peste, mangent des portions de nourriture gargantuesque « même si des hommes sont présents » (folie), et s’acharneront à ouvrir elles-mêmes leurs bocaux si leur couvercle est coincé « plutôt que de demander l’aide d’un homme ». Une collection de clichés de genre qui positionnent la nu hanzi comme supérieure aux femmes coquettes et girly. Il ne s’agit même plus seulement d’un caractère indépendant et fort, mais de caractéristiques qui n’ont pas grand-chose à voir à priori, comme le fait de jouer aux jeux en ligne (les hommes sont-ils donc les seuls à y jouer? ) Plus parlant encore, on apprend que la nu hanzi va toujours courir après son bus, « même en talons hauts ». Très fort : elle déteste la coquetterie et privilégie son confort mais court en talons hauts. Il y a fort à parier que si la nu hanzi se comporte « comme un homme », elle souscrit cependant aux canons de beauté et reste agréable à regarder pour ces messieurs… nous voilà rassurés. La seule différence avec les femmes girly, c’est qu’elle est assez conforme aux normes pour pouvoir envoyer balader maquillage, brushings et faux ongles. Tout en éprouvant pour ses consoeurs s’adonnant à ces pratiques un mépris sans bornes : il est bien précisé qu’une nu hanzi authentique déteste les « princesses »…

On peut donc légitimement penser que ce nouvel archétype, plutôt que de remettre en question les mentalités sexistes, valide au contraire le « masculin » comme intrinsèquement supérieur, tout en renforçant les clichés de genre et en divisant davantage les femmes en catégories artificielles.

Si Nina Huang regrette cet état de fait, elle estime qu’il est bon signe que de plus en plus de femmes chinoises cherchent ouvertement à revendiquer un modèle caractérisé par la force, la compétence et l’indépendance, dans une société où la femme idéale est humble et soumise. Certes. C’est un pas en avant. Mais il faut espérer qu’un remaniement du langage se fera en parallèle de cette évolution pour que ces qualités soient finalement perçues comme appartenant aussi bien aux femmes qu’aux hommes. S’affirmer en tant que femme forte et indépendante, c’est déjouer les stéréotypes de genre. Affirmer que cette force et cette indépendance sont des caractéristiques masculines et qu’on est donc une femme « à part », c’est les renforcer et essentialiser durablement les femmes dans le carcan de la délicate idiote.

* Organisme dépendant du gouvernement et qui fait la promotion des politiques gouvernementales vis-à-vis des femmes.