21:54.

TrashRichelieu

Sur Paris la nuit tombe, le soleil est presque mort. Ça et là, d’infimes traces bleu marine subsistent sur fond de ciel noir et sale. Quelqu’un gueule en bas de l’immeuble – un vieillard. A propos de tomates cerises. A en juger par le ton de sa voix, ce n’est pas son fruit préféré. Ou son légume, exaspérante bipolarité des tomates… c’est d’ailleurs peut-être cela qui l’irrite. Putain de bordel de tomates, c’est des fruits ou des légumes, faut se décider dans la vie à un moment donné non ?

Comme vous avez raison, mon bon Monsieur.

J’enfile un pull, descend en faisant craquer les marches. Brise fraîche et éclats de rires gras sur la terrasse : petit restaurant se vide, les gens en sont au déca. Il fait frais, hein ? Ça va bientôt être la canicule, à ce qu’il paraît. La rue du Faubourg du Temple se délie jusqu’à la République, ponctuée de passants, Parisiens, peut-être un touriste ici et là. Ça sent le kebab cramé, la clope, le Macdo, encore la clope. Non mais je te jure je ne comprends pas cette nana. Je lui ai pourtant bien expliqué, j’ai été honnête avec elle, mais elle est tellement irrespectueuse, je ne sais plus quoi faire. Un trio se raconte ses malheurs autour de quelques bières. Le cendars est plein à ras bord.

TrashStatue

La statue blanche de la République se dresse contre le ciel, solenelle. Une vraie diva. Un étage au-dessous, ses compagnes de pierre sont tout aussi gracieuses. Elles l’étaient moins il y a quelques jours : dur d’avoir bonne mine sous les tags. Mais les tags, ce soir, ont presque tous disparu. La pierre est blanche, les têtes sont hautes, la lumière crue des néons rehausse les silhouettes. Autour d’elles la place paraît énorme et sombre, une foule d’ombres, des skateboards qui tombent. Qui claquent sèchement contre le pavé tandis que les mecs atterrissent sur leurs pieds. L’un deux me jette un regard désagréablement insistant – sans aller plus loin.

Hop, en avant, Boulevard Saint-Martin.

TrashMoto

Des couples, des amis, des âmes seules fixant le béton. Meuf, faut trop que je pense à rappeler Emma, faut qu’on voie comment on va s’y prendre pour la Nouvelle-Zélande… quelques mois de plus à Paris et je te jure que je me suicide. Un chien aboie, le maître blasé tire sur sa laisse. Arrête un peu tes conneries, toi. Une terrasse bondée, tiens salut, je te connais mon ami… L’attirail, un joyau de lumière à quelques pas de Strasbourg Saint-Denis. Ça parle, ça bavasse, ça fume, ça rigole. Autour, tout est fermé, le café est un îlot préservé. Un pote m’y a amenée un lundi soir, c’était vide. Sympatouche. Kirs, bières, frites et cacahuètes. Rien à redire, rien à médire. Petit café brasserie, typique chez Paris.

A quelques pas de là, des traces de caca.

C’est fou ce que Paris est sale. De jour comme de nuit, ce soir avant minuit. Une impression née de mille fragments épars : de la merde, des tags, viande avariée, clopes écrasées et morceaux de verre brisé. De la peinture bleue en spray, pigeons malades en rangs d’oignons. Un homme qui m’accoste, me fait trembler, instinctivement les poings serrés. Il demande mon numéro, demande pourquoi non, vous êtes mariée ? On peut faire connaissance non ? C’est quoi ton prénom ? Se rapproche, je hâte le pas, laissez-moi, je dois y aller. Non, je ne suis pas mariée, j’ai juste pas envie. Ça suffit. Il me regarde, va-t-il me frapper ? Non, il part. On ne sait jamais. Aux alentours, presque aucune âme pour témoigner ou m’aider.

TrashTree

Paris est sale. Ce n’est pas juste la merde, pas que les tags. C’est l’agressivité et la concupiscence qui se lisent dans les yeux d’hommes qui s’approchent, pour qui une femme n’est pas quelque chose qu’on respecte – tout juste une toute petite chose toute bonne à emmerder. C’est une saleté dans le regard, dans les gestes, la désinvolture avec laquelle ils ignorent notre humanité. Ils sont nombreux ici. Boulevard Saint-Martin, Strasbourg Saint-Denis, remonte jusqu’à Grands Boulevards. Cette saleté dans le regard, présent à intervalles réguliers, tout le long de Trash Boulevards.

TrashPassage

C’est le sale, c’est le trash, le nasty. Ça s’anime, une bagarre explose ici et là, quelqu’un cherche à bruyamment prouver la puissance de sa virilité. D’autres passent en tournant la tête face à des personnes sans maison quémandant des clopinettes. Mon regard effleure et explore, j’essaie de passer outre, survoler la merde et la misère. Je suis bien trop sombre, enfin. Soyons positifs, mes amis. Ce n’est pas sûrement pas que Paris. Sûrement qu’il y a de la lumière, qu’il y a du joli. Enfin, n’exagérons rien.

TrashRex

Si, une fontaine de lumière : me voilà face au grand, l’incomparable Rex. Mauvaise pioche. C’est mardi, pas de queue, pas de videurs patibulaires rejetant les mecs sur fond de boum boum boum. Des souvenirs remontent, d’exaspérantes soirées à tousser dans le minuscule fumoir bondé, une musique sublime pour un public terrible, des mains aux fesses, un riche connard propose de l’argent à mon amie en échange d’une fellation comme si c’était la chose la plus normale au monde. Des mecs en chasse, des gens défoncés te matant d’un air blasé, des verres roulant en vagues sous tes pieds. Un flic en civil cherchant de la cocaïne. Dans les toilettes, une nana m’explique que son mec est juste incroyablement adorable et merveilleux, c’est juste que quand il boit, bah là magiquement juste il devient méchant, jaloux et insupportable. Tu comprends ? Wow. Intéressant. Le mec en question nous voit parler, prend sa copine par le bras et me sort une saleté. Elle me quitte l’air attristé, mais il est si adorable le reste du temps, si parfait. Oui. Certainement. Je me demande s’il la frappe, maintenant, ou si elle a réussi à le quitter.

S’il vous plaît.

Le grand, l’incomparable Rex. Je pensais souvent que je pourrais m’en foutre, ignorer la foule, danser sans m’en soucier. Je ne peux pas, la musique ne suffit pas. Dans ce raz-de-marée nasty, quelques individus adorables ne suffisent pas non plus. C’est quelque chose, c’est cette atmosphère crade, l’absence de bonté et le triomphe des sensations brutes, loin, si loin du repaire de peluches qu’est le Kater Blau ou le Golden Gate. Le Rex n’est pas une boîte à peluches. Le Rex est le Tresor parisien.

Le grand, l’incomparable Rex.

L’étoile des Trash Boulevards.

TrashAvenue

J’en ai assez vu, la nuit est noire. C’est l’heure de rentrer. Une dernière marche, repasse sous l’arche, salut L’attirail bondé. Dans l’autre sens, un groupe d’amis vomissent sur leur patron. Au feu rouge, un jeune homme m’aborde en anglais.

« Bonsoir ! Place de la République, c’est par là ?
– Oui, dans ce sens-là, continuez toujours tout droit.
– Et il y a quelque chose à voir de spécial, à cette heure-là ? »

Je hausse les épaules.

« Bof. »

Des gens qui font du skate, quelques âmes errantes, des statues blanches illuminées aux néons. Une suite de terrasses où s’alignent des tasses vides et des pintes pleines. Paris un mardi soir, en toute simplicité.

LastTrash

On discute en remontant l’avenue. Il est aimable. M’interroge sur mon anglais How come you speak so good ? S’extasie sur Paris, le fromage et la charcuterie. Il est Slovène, voyage seul, aime rencontrer des gens. Il est aimable, un peu trop. Me touche le bras deux fois. Je n’aime pas ça. Je m’écarte. Il me presse de questions, se rapproche. J’imagine que tu devais être en train de boire des verres avec tes amis. J’aime bien imaginer les journées-types que vivent les gens que je viens de rencontrer. Super. Je ne te connais pas. Il me touche encore le bras. Je désigne le feu rouge. Je m’en vais par là.

Un adieu rapide, je change de trottoir, il disparaît. Il n’avait pas l’air méchant – mais on ne sait jamais. Souvent, ils n’ont pas l’air méchant au début. Ce serait trop facile… et sa main désinvolte sur mon bras, contact bien insistant, cet enthousiasme à palper l’inconnue dans la rue. Je n’aime pas ça.

Je rumine tout ça en remontant l’escalier, retournant à mon antre – celle de mon amie qui m’attend, un bon livre avant de se coucher. Le chaton saute autour de nous, griffe et mord, réclame des câlins. Mon amie a tout l’air d’une maman fatiguée.

« Tu as fait une promenade ? Ça s’est bien passé ?
– C’est sale, par ici. »

Elle écoute tranquillement mon récit, hoche la tête :

« En même temps Grands Boulevards c’est hyper chelou comme endroit, meuf. Peut-être l’endroit le plus chelou de Paris. »

Peut-être bien.

Après des mois d’absence, premier vrai contact avec Paris : une promenade sur Trash Boulevards à minuit. Peut-être pas la meilleure idée pour commencer. Ou peut-être que si ? C’est peut-être ce qui fait la beauté de ces lieux : ces lieux sont Paris. Paris dans sa forme la plus crue, la plus nature, sans oripeaux sans faux-semblants, quelques lumières de la merde et des regards objectifiants sous les néons du Rex le long de savoureux haussmaniens bâtiments. Bienvenue à la maison, ma chérie. Bah franchement, merci.

Il va falloir trouver autre chose.

TrashDuck