Voyager, ça peut être vraiment chouette.

Ennuyeux. Bordélique. Génialissime. Une ribambelle d’instants réjouissants volés à l’éternité. Une troupe de bébés éléphants batifolant dans la boue. Des néons agressifs à vous piquer les yeux au fin fond d’une boîte surpeuplée. Les pluies torrentielles de la mousson détruisant le malheureux passeport inconsciemment abandonné dans la poche arrière de votre jean (Paix à son âme, et quelle drôle d’idée d’aller enfiler un jean dans ce climat, sérieux ?). Un quidam qui vous ronfle sur l’épaule dans le train de nuit, alors que le Soleil levant esquisse le plus beau des sourires flamboie le long des flancs de mille montagnes verdoyantes.

Voyager, c’est aussi rencontrer des gens, tous types de gens. Des gens bien, des gens chiants, des connards, des poètes et des orang-outans. Un peu de tout dans la joyeuse salade composée qu’est l’humanité.

Pour beaucoup, le Voyage représente l’accès ultime au Nirvana. La clé du bonheur, le parfait remède à l’étroitesse d’esprit. (En voyageant tout esprit s’élargit, wesh c’est la sagesse populaire qui le dit). Le Voyage, c’est la soupe aux oignons et brocolis qui vous réchauffe le coeur et apaise vos doutes, la mère aimante qui vous câline et vous guide sur la voie glorieuse de votre destinée.

Le Voyage c’est hyper sexy, super trendy. Un générateur sans fin de listes standardisées (Les Vingt Trop Bonnes Raisons De Faire De La Plongée Sur-marine Avec Les Ours Polaires En Antarctique Cet Eté, Ma Gueule.) Vingt milliards de photos Instagram approuvées par des batteries de Likes envieux.

Le Voyage c’est ce truc que tu dois absolument faire, sans quoi tu es juste trop ennuyeux et même pire : fermé d’esprit. C’est une expression terrible, fermé d’esprit : une sentence qu’en cet âge d’or d’ouverture béante, faut éviter à tout prix. Fermé d’esprit. Etroit d’esprit. CONNARD. Qu’est-ce que tu fous dans ce bureau ? Quand vas-tu vivre, putain, vivre ? Achète ton billet et va voir les cerisiers en fleurs au Japon tout de suite. Tu ne peux pas ? Tu ne veux pas ? La vache, ce que tu peux être fermé d’esprit-inintéressant-coincé du cul dans ta zone de confort, mec. Je me sens hyper désolée pour toi. Enfin, je le serais si je n’étais pas actuellement occupée à nourrir ce tigre de Sumatra pendant les shamans autour de nous dansent en cercles et envoient des prières aux aurores boréales.

Dramatic recreation
Je dessine tellement trop bien, tu peux pas test.

Voyager, c’est mainstream. Comme quitter son détestable boulot et sa morne vie pour faire le tour du monde. Il y a des sites entiers, d’innombrables guides pour te dire vas-y, et pourquoi et comment. Ce n’est plus si risqué, plus si tabou, plus tellement Oh mon Dieu t’es trop dingue de faire ça comment t’as puuuuuu !

(Excepté pour le boss, Papa et Maman, bien sûr…)

Je suis partie pour mon premier voyage en solo en juin 2015 : trois semaines en Thaïlande, bébé, juste moi et mon sac, le Soleil, mes rêves et une armée de moustiques lorgnant sur mon sang. Avant de partir, j’ai eu une conversation avec une amie proche, et elle a prononcé des mots qui sont restés gravés en moi :

 C’est trop bien que tu ailles en Thaïlande toute seule. Tu en reviendras transformée

Transformée.
Transformée.

Hélas, j’y ai cru. Elle, et bien d’autres bloggeurs pavés de bonnes intentions. Je me suis mis la pression. J’ai cru que je devais revenir différente, nouvelle, améliorée. J’ai passé des bons moments, des mauvais moments, des moments neutres. Je suis revenue.

Je me suis regardée et j’étais toujours moi.

Logique, après tout.

Pourquoi ?
Pourquoi le Voyage devrait-il transformer qui que ce soit ?

Voyager, c’est une super opportunité d’élargir sa zone de confort. Mais le paradoxe, c’est que quand on veut élargir sa zone de confort, on le fait tout le temps, à tous les instants – on n’attend pas une opportunité appropriée pour le faire.

Il y a cette idée très répandue selon laquelle le Voyage – cette période très spéciale, que ce soit deux mois en été ou un an à se balader en Asie du Sud-Est – va fonctionner comme une session d’amélioration de soi (Self-improvement, merci les British). Un cours difficile mais rigolo qui nous apprendra tout ce qu’il faut apprendre sur la Vie, et comment la Vivre au mieux. Avec un « certificat de coolitude » à la fin de la journée, accolé à deux ou trois cent selfies Facebook pour rendre nos potes jaloux. Le Voyage devient un moyen en vue d’obtenir une fin, le chemin vers la transformation – faites gaffes, les gens, cette petite chrysalide va devenir le plus beau papillon badass que vous ayez jamais vu.

Evidemment, le Voyage peut nous enseigner beaucoup de choses. Après tout, on n’est plus chez nous. On apprend à connaître un lieu nouveau, un lieu différent où les gens possèdent un autre état d’esprit, tout en restant si proches de nous. On doit s’occuper de soi d’une nouvelle façon, en faisant la connaissance de tout un éventail de personnes issues d’horizons très divers. Il serait donc naturel que pendant cette période, on en vienne à apprendre deux ou trois petites choses très précieuses.

Le Voyage peut certainement être une bonne école. C’est indéniable.

Mais finalement c’est comme pour toutes les écoles – si vous n’écoutez pas en classe et surtout si vous ne faites pas vos devoirs à la maison, il est douteux que vous appreniez grand-chose.

Parce que finalement, la vie, c’est tous les jours. La Vie est un processus quotidien.

(Qui l’eût cru, hein).

Vous pouvez vivre les moments les plus excitants de votre life, penser que vous avez « travaillé » sur vous-mêmes, repoussé les limites au-delà du cosmos et atteint le niveau Papillon Hardcore 220 060. Mais une fois à la maison, ce serait une erreur de penser que ça y est, vous êtes « transformé ». La triste vérité est que nos cerveaux c’est de la pâte à modeler, et l’esprit oublie tout très vite – même nos épiphanies les plus glorieuses, les plus apocalyptiques (Comment ai-je pu ne pas savoir ça auparavant mon Dieeeeu) finissent par se perdre dans les méandres du temps et du visionnage décérébré de vidéos sur Youtube.

(C’est pour ça qu’il ne faut jamais faire confiance à un article qui commence par Cette citation va complètement changer votre vie. Nope. Vous l’aurez oubliée dans trois jours.)

Quotes change life
Genre vraiment, faites gaffe.

Si vous ne pratiquez pas ce que vous avez appris et que vous retombez dans vos vieilles habitudes à la maison, vous finirez sur la case départ à attendre le Voyage de l’été prochain afin de vous « améliorer » une fois de plus.

Le Voyage ne peut pas vous transformer en quoi que ce soit. Travailler sur soi, s’épanouir, progresser, « ouvrir son esprit », etc – c’est une question d’état d’esprit et d’efforts continus. Même si le décor peut aider, ce n’est pas le facteur déterminant. La vérité est que vous pourriez tout aussi bien chercher des opportunités pour élargir votre zone de confort… chez vous.

Par exemple, en faisant les courses. Sisi. Mate un peu les fantastiques opportunités que t'offre G20, CQFD
Par exemple, en faisant les courses. Sisi. Mate un peu les fantastiques opportunités que t’offre G20, CQFD

Bref, pour résumer : voyage, mon amour, saute sur le prochain ferry, contemple les ruines d’Angkor, vide quelques bières au 7/Eleven à Bangkok, ridiculise-toi en essayant de faire une danse traditionnelle celte pendant que tout le monde se fout de ta gueule. Ne te gêne pas, fais-toi plaisir ! Je serais là à t’encourager avec des pompons bleu marine. Mais rappelle-toi qu’on peut Vivre de plein de manières différentes : le Voyage n’est que l’une d’entre elles. Ça peut t’apprendre des trucs, ou pas. Tu apprendras aisément si tu apprends de la vie de tous les jours. Pratique l’autonomie, la sociabilité, la créativité (ou je ne sais trop ce que tu souhaites pratiquer) le reste du temps. Comme ça, pas besoin de trop se mettre la pression pour ces prochaines vacances en Inde…