Ce texte est inspiré du podcast « Les femmes dans le cinéma documentaire à Taïwan » réalisé pour Radio Taiwan International en mars 2016. Il reprend aussi des éléments de l’article (« teasing») écrit pour le blog.

Si le cinéma à Taïwan est principalement dominé par des figures masculines comme Ang Lee (réalisateur de Tigre et Dragon) ou Edward Yang (Yiyi), il en va tout autrement pour le milieu du film documentaire, où les réalisatrices sont légion.

Depuis la levée de la loi martiale en 1987, un très grand nombre de documentaristes indépendants ont pris leurs marques, et parmi eux, une large proportion de femmes : la chercheuse Qiu Guifen (邱貴芬), spécialiste du cinéma documentaire contemporain, attribue cette meilleure représentation aux progrès techniques qui ont permis la mise sur le marché de caméras légères et peu coûteuses, démocratisant l’accès au métier de cinéaste. Les personnes en situation précaire (femmes, aborigènes, personnes handicapées, etc) ont donc eu l’opportunité d’utiliser les nouvelles technologies pour faire entendre leurs voix. De très nombreux festivals ont vu le jour depuis les années 1990, permettant la création d’une communauté de cinéastes qui pouvaient se conseiller et s’entraider tout en diffusant leurs œuvres à moindres frais. On peut aussi évoquer les progrès de la condition féminine à l’oeuvre depuis les années 1980 : moins dépendantes de leurs époux légalement, les femmes ont également un meilleur accès à l’éducation et au monde du travail (cela fait près de vingt ans qu’elles surpassent les hommes en termes d’effectifs dans les universités). Ces divers facteurs contribuent à expliquer l’essor des réalisatrices taïwanaises.

D’une manière générale, les années 1990 sont très stimulantes pour les écrivains, cinéastes et artistes de tout poil. Le régime de Chiang Kai Shek n’était pas très propice au développement de films indépendants : le discours anti-communiste, l’assimilation forcée à l’identité « chinoise » et la censure en place avaient donné naissance à des documentaires de type didactique, résolument pro-nationalistes. Quelques cinéastes avant-gardistes tel Chen Yaoqi (陳耀圻) ont tout de même pu réaliser des documentaires modernes sur des thèmes historiques ou culturels, mais il était interdit de traiter de toute question sociale et politique. Avec la levée de la loi martiale et la démocratisation du régime, les années 1990 sont donc devenues une période fertile de libertés nouvelles, d’explorations et de questionnements : questionnements sur ce que signifie être Taïwanais, ou Aborigène. Questionnements des personnes marginalisées sur leur place dans la société. Questionnements sur les problématiques environnementales, l’impact des nouvelles technologies sur le quotidien des individus…

Dans ce contexte, le documentaire est devenu un moyen d’expression privilégié. Par le biais de la caméra, les femmes – et les groupes marginalisés en général – ont l’opportunité de participer aux débats.

Il est bien entendu impossible de citer toutes ces réalisatrices, mais voici un petit tour d’horizon de quelques noms parmi les plus connus, dont le travail s’apparente à divers genres :

Source : Epochtimes

Guo Liangyin (郭亮吟)

Guo Liangyin est spécialiste des films biographiques et historiques ; elle a commencé sa carrière de documentariste pour le compte de la télévision publique avant de réaliser ses propres films. Son œuvre la plus célèbre est Shonenko (綠的海平線:台灣少年飛機工的故事) : ce film réalisé en 2006 et primé à de nombreux festivals internationaux raconte l’histoire méconnue des jeunes adolescents taïwanais forcés à travailler au sein de l’armée de japonaise pendant la Seconde guerre mondiale. Le Président du Département Cinéma de l’Université Nationale des Arts de Taïwan n’a pas hésité à affirmer qu’il s’agissait d’un des documentaires « les plus remarquables de ces vingt dernières années ».

Zeroagain

Zero Chou (Zhou Meiling 周美玲)

Une des réalisatrices taïwanaises les plus célèbres, aussi bien à Taiwan qu’à l’étranger : ses œuvres ont été projetées dans de nombreux festivals et remporté un grand nombre de prix. Zero Chou s’intéresse notamment aux communautés LGBT et identités queer : ainsi, son premier documentaire Splendid Float (艷光四射歌舞團) explore l’univers des drag queens. Elle est elle-même ouvertement en couple avec la cinéaste Hoho Liu ( 劉芸后,Liu Yunhou) et c’est une des rares réalisatrices au monde à s’afficher comme lesbienne. Zero Chou a réalisé non seulement des documentaires mais aussi des longs-métrages, comme Drifting flowers (漂浪青春) et Spider lillies (刺青) qui racontent les histoires tourmentées de jeunes femmes lesbiennes.

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Hu Taili (胡台麗)

Anthropologue de renom et chercheuse à l’Academia Sinica, Hu Taili est une pionnière du documentaire ethnographique à Taiwan. Là où ses collègues voyaient la caméra avant tout comme un outil de travail sur le terrain, elle l’a utilisée pour créer des oeuvres destinées au grand public. Elle a réalisé une dizaine de films. Passing through my mother-in-law’s village (穿過婆家村), sorti en 1999, est le tout premier documentaire taïwanais à être diffusé dans un cinéma grand public, et obtient un franc succès au box-office : il raconte l’histoire des habitants d’un petit village voué à disparaître dû à la construction de l’autoroute Est-Ouest. Voices of Orchid Island (蘭嶼觀點), sorti en 1993, se penche sur l’ethnie aborigène Tao (Yami) de l’Ile des Orchidées et leur difficile relation avec le monde extérieur. Son travail de qualité a conduit l’anthropologue Mark Moskowitz à affirmer que « toute personne impliquée dans les études taïwanaises devrait visionner ses oeuvres ».

On peut également évoquer Si Manirei et Xiao Meiling. Si Manirei (張 淑 蘭, Zhang Shulan) est une des rares documentaristes aborigènes de Taïwan, réalisatrice de And deliver us from the evil (面對惡靈, 2001) qui explore le tabou autour de la mort au sein de l’ethnie Tao et s’interroge sur la constitution de l’identité aborigène.

Si Manirei en train de filmer
Si-Manirei en plein tournage sur Lanyu

Quant à Xiao Meiling (蕭美玲), c’est une jeune réalisatrice avec une petite fille dont l’époux vit en Europe : dans Somewhere over the cloud (雲的那端, 2007), elle filme son quotidien tout en montrant l’impact des nouvelles technologies et des médias sur les relations familiales, mais également les problèmes éthiques inhérents au travail de cinéaste: car la caméra omniprésente dérange ses proches et interfère avec les soins apportés à son enfant. Jusqu’où le cinéaste peut-il aller avec son sujet ?

Le cinéma documentaire à Taiwan est donc un milieu où les voix des femmes (et des personnes marginalisées en général) peuvent se faire entendre de manière privilégiée pour explorer des questions sociales, politiques, historiques et identitaires : reste à savoir si elles pourront également davantage s’affirmer comme réalisatrices de longs-métrages à l’avenir.

Sources

Qiu Guifen. Documentary power : Women documentary filmmakers and new subjectivities in contemporary Taiwan, Vol 26, Iss 1, p.169-181, 2012. 

Daw Ming-lee. A Brief History of Documentary Film in Taiwan.

Hélène Belaunde. Les femmes dans le cinéma documentaire à Taïwan, 28/03/2016.